Meredith Monk, un chant tellurique


Sa voix, quand elle jaillit, sidère par son étrangeté. Puissante ou murmurée, pure ou râpeuse, familière et dérangeante, elle semble venue des profondeurs de la terre avec une force tellurique. Meredith Monk l’utilise en instrument pour créer des paysages sonores polyphoniques et mystiques. Les créations de la compositrice et vocaliste américaine née le 20 novembre 1942 prennent tout leur éclat sur scène, interprétées par l’artiste ou par d’autres, comme le chœur virtuose Mikrokosmos en 2018 au festival Via Aeterna du Mont-Saint-Michel.

« À l’intérieur d’une voix, il y a des myriades de personnes, de paysages, de couleurs et de textures, de façons de produire des sons et des messages sans paroles. J’ai senti intuitivement le pouvoir riche et ancien du premier instrument et, en explorant ses possibilités infinies, j’ai senti que je retournais à la maison, à ma famille et à mon sang », souligne l’artiste dont la maison de disques ECM vient de réunir toute l’œuvre en un coffret de 13 CD pour fêter ses 80 ans.

Une musique contemporaine exigeante mais accessible

Meredith Monk vient d’une longue lignée de musiciens. Son arrière-grand-père était cantor en Russie. Son grand-père, un baryton basse, a immigré à New York, et épousé une pianiste. Ensemble, ils se produisaient de synagogues en églises, ainsi qu’en concert, avant d’ouvrir leur propre conservatoire de musique. Leur histoire lui a inspiré l’inoubliable pièce Ellis Island. Sa mère chantait des introductions musicales pour des émissions de radio, puis de télévision. Elle-même a choisi la voie exigeante de la création musicale contemporaine sans jamais renoncer à la rendre accessible.

C’est sa diversité qui fait la force de cette magicienne de la musique contemporaine, ce qu’illustre l’écoute de ses 13 disques, de Dolmen Music (1981) à On Behalf of Nature (2016). Entre ces deux enregistrements magistraux sont nés opéras et ariettes, mélodies et danses tribales, expériences dissonantes et transes mystiques, toutes puisées aux forces d’une nature nourricière et primitive.

L’imperfection comme une preuve d’humanité

Capable du minimalisme le plus pur, avec juste un chant a cappella, deux pianos qui se répondent ou des clappements de mains, Meredith Monk peut également convoquer la profusion d’ensembles vocaux ou instrumentaux pour inventer un opéra monde. Sur scène, comme dans Turtle Dreams, créé à New York ou ses Vulcano Songs joués au Festival d’Avignon, elle convoque théâtre, danse, vidéo pour des mises en scène sans frontières artistiques où la frêle artiste aux traits fins et aux longues tresses rayonne d’un feu intérieur.

La célébration de la création dans sa beauté et sa fragilité irrigue toute son œuvre qui suscite la ferveur des mélomanes. Elle revendique depuis toujours la spontanéité libre du spectacle vivant. Meredith Monk défend le droit à l’imperfection comme la plus ultime preuve d’humanité. Un choix assumé dès ses débuts, raconte-t-elle en évoquant son premier enregistrement dans les studios d’ECM, en janvier 1981, en présence du patron du label Manfred Eicher.

Chantée en état de stress, la première prise de sa grande chanson Gotham Lullaby était imparfaite. « Ma voix craquait par moments. » Les enregistrements suivants deviennent impeccables. « C’était techniquement parfait, mais vraiment ça n’avait pas ce même esprit, cette magie de la première prise. » Les deux musiciens choisiront la première version « la plus émotionnelle », pour la graver sur le disque.

« Il y a de la vulnérabilité dans un bon nombre de mes enregistrements, mais je pense que c’est une sorte de vérité », estime Meredith Monk. L’artiste américaine, toujours à l’avant-garde à 80 ans, revendique une approche radicale de la musique comme « un tout qui embrasse notre humanité, notre corps, notre désordre ».

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Le Label ECM

1969. Création du label Edition of Contemporary Music (ECM), à Munich par le contrebassiste Manfred Eicher, qui le dirige toujours.

Avec le slogan « Le plus beau son après le silence », ECM édite du jazz d’avant-garde : le saxophoniste Jan Garbarek, le batteur Jack DeJohnette…

1975. The Köln Concert de Keith Jarrett, meilleure vente du label.

1984. ECM « New Series » met en lumière la musique classique contemporaine avec trois artistes révolutionnaires, les Américains Steve Reich et Meredith Monk et l’Estonien Arvö Part.

2022. Parution de Meredith Monk, The Recordings.



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